dimanche 21 juin 2009

Orhan Veli (2)

Le pont de Galata

Planté sur le pont,
Je vous regarde tous avec délice.
Certains rament tranquillement,
Certains plongent arracher les moules,
Certains tiennent la barre,
Certains sont des moussaillons chargés des amarres,
Certains sont oiseaux et planent façon poète,
Certains sont poissons, tout scintillants,
Certains sont navires, certains poteaux,
Certains sont nuages dans le ciel,
Certains sont petits bateaux et, cheminée abattue,
Passent sous le pont à toute allure,
Certains sont sifflets et sifflent,
Certains sont fumées et enfument,
Mais vous tous ... Vous tous
Pensez à gagner votre croûte.
Suis-je le seul feignant parmi vous ?
Un jour, qui sait, à mon tour
J'écrirai des vers sur vous,
Gagnerai trois sous,
Et repu sera mon ventre.

Orhan Veli. Va jusqu'où tu pourras. Bleu autour.

samedi 20 juin 2009

Orhan Veli (1)




















Le pêcheur sicilien

Un jour dans cent ans
Plus personne du monde d'aujourd'hui ne vivra.
Un matin d'été un pêcheur des côtes siciliennes
Jettera ses filets à la mer,
Observera le ciel plus vaste que d'ordinaire
Et fredonnera un vers de moi,
Ignorant qu'un poète nommé Veli
Fut de ce monde...

Bien sûr cette jolie pensée
Ne se réalisera jamais.
Mais alors pourquoi
Me fait-elle cette impression ?

Orhan Veli. Va jusqu'où tu pourras. Bleu autour.

vendredi 12 juin 2009

Franck Venaille (3)

Je me suis égaré dans la banlieue de vivre.
C'était un soir blafard comme je les aime assez
J'enseignais la solitude.
Donnant cours (magistraux!) à celles et ceux que ce mot, rien que lui, fait blêmir.
Disons que j'écris afin que Gabriel Fauré mette de la musique sous mes mots.
Je suis sans âge, pourquoi dès lors, ne pas unir les forces qui demeurent en moi avec celles d'un musicien composant désormais pour le cosmos.

Je me suis trompé, il n'y a rien à vivre sur cette terre.
Le corps humain ? Oui, peut-être, ses beautés muettes, sa mise à nu.
Ceux qui vivent des bénéfices que le plaisir leur octroie reviennent de leur voyage le teint blême, maudissant ces pulsions qui ramènent au néant.
Dernièrement j'ai eu entre mes bras un garçon qui, parfois, m'aime.
Mon-Amour veillait sur nous, peut-être fredonnait-elle d'anciennes mélodies flamandes ?
Notre père qui êtes aux cieux. Pulsions. Je ne vous salue pas.

...

Franck Venaille. Ça. MERCVRE DE FRANCE

Franck Venaille (2)

Peut-être devons-nous
1 — 2 — 3
compter les journées de vraie joie
sur les doigts d'une main morte ?

Peut-être nous faut-il transformer
4 — 5 — 6
cri — crac — cri —
les râles en rire de ventriloque ?

*

J'avais
mal à vivre
ô
que j'eus peine
à trouver mon chemin
parmi
ronces et broussailles
tous ces fruits rouges que je
cueillais
avec élégance
avant
de leur confier
écrasé dans ma paume
mon
désespoir d'enfant.

*

Tragiquement tragique
la boiserie les vins les corps allongés

tragiquement tragique
la nudité du fleuve
en cette aube trop blanche

les regrets les remords
devant la vie hostile

crûment-crue
carrément criminelle

*

Faire sourire un corps mort !

On s'interroge
pour employer le mots justes

Puis
on raconte

Mais sans cesse
celui que la vie a quitté
exige une autre histoire
avec une autre fin

Et
l'on rentre chez soi
encore plus âgé
encore plus triste

*

Franck Venaille. Ça. MERCVRE DE FRANCE

jeudi 4 juin 2009

Franck Venaille (1)

C'est nous les Modernes !
On nous reconnaît à la densité du silence que nous dégageons.
Silence !
On se tait. On a l'intention de se rendre dans des lieux hautement mélancoliques.
Et là, d'y trouver définitivement notre espace.
Silence !

Tout cela parce qu'un taxi, à ma demande, m'a fait traverser Paris, de nuit dans un émerveillement de néon, de voies ferrées, de cheminées d'usine.
Nous faisions chambre à part.
Lui : au volant
Moi : à l'arrière, cherchant d'éventuels arguments pour légitimer la présence sur mes genoux de mon Redoutable, calibre 7,65 à 2 canons superposés, avec leur silencieux.
Le chauffeur m'a laissé à quatre-vingts mètres de chez moi et j'en remercie le ciel immensément. Ce qui me fatigue c'est de voir la fatigue apparaître chez les autres fatigués.
Je propose que l'on crée un club (très clos). Peine perdue. Personne n'écoute personne.
La fatigue est une petite mort, l'ultime répétition générale de notre drame lyrique en trois actes.

Ô monde de la parole mensongère et de la prévarication, retourne-toi et juge moi !
Et que le verdict claque au vent, draps séchant au soleil d'automne.
Au vent d'automne séchant.

C'est nous les modernes
Nous qui déstructurons la vie ordinairement silencieuse.
La vie ! .. Mais de quoi parlez-vous ? Au nom de quoi ? Et qui vous y autorise ?
Adossé au mur de la caserne dans la guérite rouge de la nuit, j'attends.
Ça crie de froid là-dedans, ça hurle de salive.
Ça ça ça !
Même la mort s'y enivre.
On attend les caravanes, les convois d'armement.
L'opium fait rage pour filer la laine, détricoter le pull des femmes.

.......CE QUI EST A LA PORTÉE DU PREMIER MORTEL VENU

Ô figures peintes pour la lèpre
N'appelez pas l'ambulancier.

Quoi ! .. Vous semblez ignorer la puissance dévastatrice de mes sentiments : amour — passion — haine — mépris — jalousie — don de soi — envie — générosité de parloir.
Car je me rends, j'abdique, j'en est assez du Jésus et sa clique de beaux parleurs.

Assez de me rendre en Maison d'arrêt leur apporter un peu de réconfort
Qu'Il reste silencieux à jamais je m'en moque.
Que plus un son ne sorte de ma bouche je m'en moque.
Cela ne m'empêche pas de reprendre des jetons valables pour une vie nouvelles, payables comptant.
Hélas nous sommes des éclopés, des blessés, du moins, étrangement, nous leur ressemblons.
La vie est atrocement dure, non !

Femme fatale voilà un rôle qui me conviendrait parfaitement.
J'y puiserais des forces nouvelles et sentimentales inédites
Ô laissez-moi utiliser ma loge et, devant le grand miroir si violemment éclairé par six ampoules nues, me faire les cils en chantant : "C'est du rimmel qu'il nous faut."

Alors, adieu détresse ! Je ne suis plus cet homme qui attend toujours le pire. Je suis ce que je veux être : pyromane des cœurs d'amour blessés.

.......Finalement, il n'existe que la légèreté d'âme comme critère.

Franck Venaille. Ça. MERCVRE DE FRANCE

samedi 23 mai 2009

Olav H. Hauge (3)











F. Monnet

CHANT, CHEMINE LÉGER SUR MON CŒUR

Chant, chemine léger sur mon cœur,
chemine léger
comme la bruyère des marais
sur la fagne détrempée,
comme l'oiseau du matin
sur la glace d'une nuit.
Briserais-tu l'écorce de ma peine,
tu te noierais,
chant.

Olav H. Hauge. Nord profond. Bleu autour.

Olav H. Hauge (2)

PRINTEMPS DANS LES MONTAGNES

Aujourd’hui les flocons de neige
dansent comme de jeunes rennes
s'affrontant dans le soleil.
La rivière cravache
sur le chemin du retour
emportant l’hiver avec elle.
Le pluvier doré est là et,
sur les pentes,
l'herbe verte.

Olav H. Hauge.
Nord profond
. Bleu autour.

Olav H. Hauge (1)











F. Monnet

C'EST LE RÊVE


C'est le rêve que nous portons
que quelque chose
va arriver,
que ça doit arriver -
que le temps va s'ouvrir
que le cœur va s'ouvrir
que les portes vont s'ouvrir
que la roche va s'ouvrir
que les sources vont jaillir -
que le rêve va s'ouvrir,
qu'au point du jour
nous glisserons sur la vague
vers une anse
dont nous ne savions rien.

Olav H. Hauge. Nord profond. Bleu autour.

Yannis Ritsos (2)

(...)

Dans la rue du haut, te disais-je, c'est magnifique
-- les magasins les plus invraisemblables du monde
.... -- brocanteurs, bougnats, épiciers,
boutiques de barbier avec de vieilles lithos
.... et de lourds fauteuils conspirateurs,
boucheries avec de grandes glaces répercutant en
.... une litanie rouge
les agneaux et les bœufs égorgés,
fruiteries et poissonneries conjuguant les odeurs
.... de leurs étals,
un bruit suspect, silencieux, devant les portes,
un éclairage muet comme le miroitement d'une tôle
.... en fer-blanc
ou de longues planches jaunes, vernies,
dressées contre la façade de la menuiserie.
On vend de tout pêle-mêle là-haut,
imperméables, volaille, foulards, bouteilles, peignes,
boîtes de biscuits en fer, cercueils bon marché,
.... savonnettes,
cabines rouillées de navires naufragés qu'on a mis
.... aux enchères
puis qu'on a remontées du fond par éléments,
soies en franchise de divers pays avec des motifs
.... et des couleurs de toutes sortes,
services japonais, haschisch, nappes,
et d'étranges cages à coupole comme des églises
.... inachevées
à l'intérieur desquelles des oiseaux rose et or,
inconnus, observent
le trafic de la rue avec des yeux lointains,
.... impénétrables
comme deux pierres noires et jaunes subtilisées,
.... de nuit, par les doigts des trépassés.

Des enfants pieds nus jouent aux dés au beau milieu
.... de la rue,
des femmes couchent avec des marins dans des
.... chambres au plafond bas et aux fenêtres
.... ouvertes,
des petits marchands ambulants basanés pissent
.... alignés devant le mur de l'enclos ;
dans les paniers, les poissons scintillent par inter-
.... mittence comme de longs couteaux ensanglantés
et parfois une abeille égarée
voltige, perplexe, là-bas, en bourdonnant
et en laissant dans l'air les spires métalliques et
.... dorées de son tourbillon
comme les petits ressorts du jouet éventré d'un gosse.

Un nuage de poussière se déplace lentement dans
.... le crépuscule entre les visages,
secret vermeil d'haleines, de sueurs, d'intérêts et
.... de crimes,
profond secret d'une faim inépuisable hâtivement
.... rassasiée,
un va-et-vient incessant, un marchandage, incessant,
.... une dépense incessante
entretenant le commerce, les ambitions,
.... les spéculations, la vie tout bonnement,
au point que tu aperçois parfois une belle fille à
.... la jupe proprette et fleurie
dans la rue charbonneuse, près de la voiture du
.... marchand de pistaches, parmi les sacs,
une fille éclairée toute entière par la mer
et qui sourit en découvrant deux rangées de dents
.... immaculées vers la sirène d'un navire.

Autour d'elle, les citrons pourris brillent comme
.... de petits soleils ;
un rideau de cretonne, tiré de côté à une fenêtre
.... basse
est comme la page d'un livre aimé dont on a plié
.... le coin
pour s'en souvenir un jour et le relire.

...

Yannis Ritsos. La fenêtre. Fata Morgana

vendredi 22 mai 2009

Yannis Ritsos (1)

Me voici installé à la fenêtre ; je regarde les
....passants

et je me regarde dans leurs yeux.
J'ai l'impression d'être
une photo silencieuse dans son vieux cadre,
accrochée à l'extérieur de la maison, sur le
....mur d'ouest,

moi et ma fenêtre.

.............Je regarde parfois moi-même
cette photo aux yeux sensuels, fatigués --
une ombre cache la bouche ; par instants,
....
la lueur plate de la vitre,
face au couchant et au clair de lune,
masque entièrement le visage et me voici dérobé
derrière un rectangle de lumière pâle, argent ou rosé,
et je peux librement contempler le monde
sans que personne ne me voie. Librement ;
....-- que veux-tu ?
Je ne puis bouger ; dans mon dos,
le mur humide ou incandescent ; contre ma poitrine,
la vitre glaciale ; les veinules de mes yeux
ramifiées au sein du verre. Et ainsi, coincé
entre le mur et la vitre, je n'ose déplacer mon bras,
porter ma main à mes sourcils quand le soleil brille
comme une gloire implacable ; et je suis contraint
à regarder, à vouloir et à ne pas bouger. Si j'esquisse
le moindre geste, mon coude
peut briser la vitre et il me restera
au flanc un trou béant à la pluie et aux regards.

Si j'essaye de parler, le souffle de ma voix
ternit la vitre - comme c'est le cas en ce moment -
et je ne vois plus ce que j'ai l'intention d'évoquer.

Silence et immobilité donc. On pourrait même
....parler d'hypocrisie
car tu sais, peut-être, combien de cris crucifiés,
combien de gestes agenouillés logent
derrière cette splendeur verticale, cristalline.
Notamment lorsque la nuit tombe, maintenant
....que c'est le printemps et que le port
est un incendie lointain, doré et rouge
dans la sombre forêt des mâts ; et l'on sent
les poissons, oppressés par l'eau, qui remontent
à la surface, leurs bouches ouvertes comme de
....petits triangles
pour prendre une profonde inspiration ;
-- l'as-tu remarqué ?
à ces heures-là, la lueur dense de l'eau est fendue
par les milliers de bouches ouvertes de petits
....poissons. Personne ne résiste
indéfiniment sous cette masse d'eau,
dans ces forêts marines, légendaires,
dans cette limpidité asphyxiante, à perte de vue,
...redoutable.

.../...


Yannis Ritsos. La fenêtre. Fata Morgana