dimanche 28 février 2010

Tatarak




Marina Tsvétaïéva (1)

... J'aimerais vivre avec vous
Dans une petite ville,

Aux éternels crépuscules,
Aux éternels carillons,

Et dans une petite auberge de campagne —

Le tintement grêle

D'une pendule ancienne — goutte à goutte de temps.

Et parfois, le soir, montant d'une mansarde —

Une flûte,

Et le flûtiste lui-même à la fenêtre.

Et de grandes tulipes sur les fenêtres.

Et peut-être, ne m'aimeriez-vous même pas...


Au milieu de la chambre — un énorme poêle de faïence,

Sur chaque carreau — une image :

Rose, cœur et navire.

Tandis qu'à l'unique fenêtre —

Il neige, neige, neige.

Vous seriez allongé tel que je vous aime : paresseux,

Indifférent, léger.

Par instants le geste sec

D'une allumette.

La cigarette brûle et se consume,

Et longuement à son extrémité,

— Courte colonne grise — tremble

La cendre.

Vous n'avez même pas le courage de la faire tomber —

Et toute la cigarette vole dans le feu.









Marina Tsvétaïéva, Le ciel brûle suivi de Tentative de jalousie, Poésie/Gallimard

Jim Morrison (1)

c'est drôle,
.................j'espère encore
que l'on va frapper à la porte

voilà ce que vous

gagnez à vivre parmi
..................les hommes

Si l'on frappait ? mes rêves
.................illusoires, mon maintien et
...................mon sang-froid voleraient en éclats
Le combat d'un pauvre poète
................pour ne pas tomber sous l'emprise
..........des romans, des jeux de hasard
.....................et du journalisme

........................***

Promenades dans les rues Nègres
......................du D.C. Bibliothèque
......................et librairies. Brique
......................orange sous le chaud soleil.
......................Magie des livres et des poètes

Puis le sexe vous donne la plus grande stimulation
Que vous ayez jamais connue
la paix, les livres perdent tout leur
charme et vous êtes rejeté
dans l'œil de la vision


Jim Morrison,
Wilderness, Christian Bourgois/Titres

samedi 27 février 2010

Pierre Bergounioux (1)

le rouge

....Ternes et froides sont les couleurs du monde, verts les près et les bois, la mer, qui est bleue, aussi, comme le ciel, quand ils ne virent pas au gris, comme les murs de la ville et ses toits; nos pensées ordinaires, le cours de nos jours, l'interminable hiver. Il arrive qu'une lueur éclatante, rouge, surgisse dans le tableau. L'instant est critique. Il y a péril en la demeure. Il faut agir, s'écarter de toute urgence ou s'avancer résolument, fuir ou combattre, peut-être périr.
....Le rouge est essentiellement ambivalent, chargé de valeurs opposées mais pareillement fortes, prodigue ou redoutable, succulent, dominateur, hiératique et , quant au fond, indiscutable, un : la vie s'exalte. En négatif, c'est l'incendie, la plaie ouverte, l'hémorragie, la lave, la rouille, les bêtes venimeuses et les poisons, l'aspic, les fourmis, le serpent corail, la crête dressée du coq, la gueule écumante, les baies mortelles, l'argile stérile, désespérante, les voyants d'alerte, la fureur, l'ivresse, la honte, l'orgueil, les joues en feu, l'étendard de la révolte, l'intérieur caché de nos corps, la fièvre, la scarlatine, octobre, le soleil qui se couche "dans son sang qui se fige", la zone interdite, le manteau de bataille de César, la robe cardinalice, la capuche du bourreau, l'habit du diable, les parois de l'enfer. Il semble à Goethe, lorsqu'il entre sur le terrain battu par le canon français de Valmy, que l'air se colore de pourpre et c'est comme à travers un voile sanglant que tourbillonnent les choses aux yeux de qui voit rouge.
....Mais c'est aussi l'abondance et le raffinement, la viande saignante et les vins de la fête, les fruits les plus délicats, les crustacés, le poivre et le piment, le saumon, le rouget, la toge virile, le sacrifice, la magique lueur de la forge, la houppelande de Noël, la braise et le houx, le corail et les rubis, la bonne argile dont on tire la poterie, la tuile et la brique, la fertilité des sols volcaniques, le rideau de théâtre et le tapis qu'on déploie sous les pas puissants, la rosette, les véhicules de secours qui empruntent leur couleur au feu, au sang, la promesse empourprée de l'aurore, l'incarnat du printemps, la parfaite maturité, la révolution.
....Le temps, lorsqu'il passe au rouge, est fécond, chargé de possibles, précieux à l'égal des choses éphémères ou cachées, redoutables, qui en portent la livrée. C'est celui, rapide, vibrant, de l'évènement, la lueur de l'instant passé lequel rien ne sera plus comme avant.
....Vient l'après. La flamme charbonne. L'accablement succède à l'excitation, la nuit au jour, la saison noire à l'été hasardé de la Saint-Martin. L'heure pourpre tourne à l'ocre, au bistre, à la sépia.
....Il pleut des cendres.

Pierre Bergounioux et Joël Leick, Couleurs, éditions Fata Morgana

Henri Michaux (3)

....................Je rame

J'ai maudit ton front ton ventre ta vie
J'ai maudit les rues que ta marche enfile
Les objets que ta main saisit
J'ai maudit l'intérieur de tes rêves

J'ai mis une flaque dans ton œil qui ne voit plus
Un insecte dans ton oreille qui n'entend plus
Une éponge dans ton cerveau qui ne comprend plus

Je t'ai refroidi en l'âme de ton corps
Je t'ai glacé en ta vie profonde
L'air que tu respires te suffoque
L'air que tu respires a un air de cave
Est un air qui a déjà été expiré
Qui a été rejeté par des hyènes

Le fumier de cet air personne ne peut plus le respirer

Ta peau est toute humide
Ta peau sue l'eau de la grande peur
Tes aisselles dégagent au loin une odeur de crypte

Les animaux s'arrêtent sur ton passage
Les chiens, la nuit, hurlent, la tête levée vers ta maison
Tu ne peux pas fuir
Il ne te vient pas une force de fourmi au bout du pied
Ta fatigue fait une souche de plomb en ton corps
Ta fatigue est une longue caravane
Ta fatigue va jusqu'au pays de Nan
Ta fatigue est inexpressible

Ta bouche te mord
Tes ongles te griffent
N'est plus à toi ta famme
N'est plus à toi ton frère
La plante de son pied est mordue par un serpent furieux

On a bavé sur ta progéniture
On a bavé sur le rire de ta fillette
On est passé en bavant devant le visage de ta demeure

Le monde s'éloigne de toi

Je rame
Je rame
Je rame contre ta vie
Je rame
Je me multiplie en rameurs innombrables
Pour ramer plus fortement contre toi

Tu tombes dans le vague
Tu es sans souffle
Tu te lasses avant même le moindre effort

Je rame
Je rame
Je rame

Tu t'en vas, ivre, attaché à la queue d'un mulet
L'inverse comme un immense parasol qui obscurcit le ciel

Et assemble les mouches
L'ivresse vertigineuse des canaux semicirculaires
Commencement mal écouté de l'hémiplégie
L'ivresse ne te quitte plus
Te couche à gauche
Te couche à droite
Te couche sur le sol pierreux du chemin
Je rame
Je rame
Je rame contre tes jours

Dans la maison de la souffrance tu entres

Je rame
Je rame
Sur un bandeau noir tes actions s'inscrivent
Sur le grand œil blanc d'un cheval borgne roule ton avenir

Je rame

Henri Michaux, Poésie pour pouvoir dans Face aux verrous, Gallimard

vendredi 26 février 2010

Valérie Rouzeau (7)

...............................HOMMES

L'amour naître se trouve dans l'amour
L'âme où renaître se perd dans l'amour
Couilles con cœur et pieds ventre nuque
Des yeux aux genoux chevilles et poignets
Poitrine et cheveux de nous hommes hommes
Ho...mm...es..
L'âme en vienne en nous l'âme hors de nous

Valérie Rouzeau, Pas revoir suivi de Neige rien, La Table ronde / la petite vermillon

jeudi 25 février 2010

Philippe Jaccottet (5)

"Oui, oui, c'est vrai, j'ai vu la mort au travail
et, sans aller chercher la mort, le temps aussi,
tout près de moi, sur moi, j'en donne acte à mes deux yeux,
adjugé ! Sur la douleur, on en aurait trop long à dire.
Mais quelque chose n'est pas entamé par ce couteau
ou se referme après son coup comme l'eau derrière la barque."

Philippe Jaccottet, A la lumière d'hiver suivi de Pensées sous les nuages, Poésie/Gallimard

Pierre Reverdy (2)

La poésie a sa source à ce point de contact douloureux du réel extérieur et de la conscience humaine — à ce point où l'homme se désole de constater la supériorité de sa conscience sur les choses — qui n'en ont pas — et qu'elle soit en grande partie esclave de ces choses. Pour détrôner ces choses au profit de sa conscience, il les nomme — et, en les nommant, il s'empare et les domine. Mais il ne s'en empare et ne les domine qu'en les nommant comme il veut et en les pliant à sa volonté pour exprimer la réalité supérieure de son monde intérieur.
...

La poésie semble donc bien devoir rester le seul point de hauteur d'où il puisse encore, et pour la suprême consolation de ses misères, contempler un horizon plus clair, plus ouvert qui lui permette de ne pas complètement désespérer. Jusqu'à nouvel ordre — jusqu'au nouveau et peut-être définitif désordre — c'est dans ce mot qu'il faut aller chercher le sens que comportait autrefois celui de liberté.


Pierre Reverdy, "La fonction poétique", dans Sable mouvant, Au soleil du plafond, La Liberté des mers, suivi de Cette émotion appelée poésie, édition d’Étienne-Alain Hubert, Poésie/Gallimard, 2003

dimanche 21 février 2010

Jean-Michel Maulpoix (1)

1. Avancer / se retourner

(...)
On se souvient qu’après avoir perdu Eurydice, morte de la morsure d’un serpent, Orphée descendit avec courage aux Enfers dans l’espoir de la ramener. Il y charma de ses chants le passeur, adoucit les trois Juges des Morts, suspendit les supplices des damnés, et finit par obtenir du cruel Hadès la permission de ramener son épouse parmi les vivants. À cela, Hadès mit une condition : qu’Orphée ne se retourne pas jusqu’à ce qu’Eurydice soit revenue sous la lumière du soleil. Or, par coupable impatience, Orphée ne tint pas sa promesse : entrevoyant la lumière du jour, il se retourna pour s’assurer que sa compagne le suivait et il la perdit pour toujours. C’est alors que commença la douloureuse errance qui fit de lui ce chanteur éploré capable d’entraîner à sa suite ces vies muettes que sont les arbres et les animaux sauvages…

Tel que ce mythe le laisse entendre, le chant d’amour naît de la perte : pour ramener à la lumière l’Objet perdu, la poésie va parmi les ombres et traite avec elles. Il peut arriver qu’elle les charme et soit tout près de les vaincre ou de les convaincre… Elle ne descend pas aux Enfers par esprit de conquête, mais par amour, pour tenter de sauver l’amour…

2. Chercher / trouver

Que cherche donc la poésie, sinon, comme Henri Michaux, à « approcher le problème d’être » ?

(...)
Moins chantante qu’interrogative, moins inspirée que question-neuse, la poésie moderne est un tissage de mots dans la perplexité. Par la précision de ses tours, elle entrouvre un peu la langue sur notre ignorance. Peut être dit poète, celui qui nous rappelle, dans le vif du langage, que ce monde n’est pas maîtrisé. Celui qui nous rouvre (en sa profondeur) cet espace que nous croyions fermé. Celui qui nous invite à nous remettre en chemin. Celui qui nous enjoint d’exister, tout simplement. « Que reste-t-il ? Sinon cette façon de poser la question qui se nomme la poésie » écrit Philippe Jaccottet dans Éléments d’un songe.


C’est ainsi à une espèce de retournement radical que la modernité nous donne à assister : l’inspiré naguère protégé des dieux est devenu l’être perplexe qui protège la question.

(...)

Faire en sorte que cette vie soit un peu moins absurde, voilà ce que l’on pourrait demander au poète. Ne l’embellissez pas artificiellement, ne nous trompez pas sur la vérité des choses, mais montrez-nous plutôt de quelle pâte nous sommes faits et combien il entre de rêve et de désir dans la composition de nos jours. Expliquez-nous d’un mot, dans le regard de la passante, les conditions de l’espérance et de l’amour. Dites-nous ce qu’est le temps de vivre et de mourir. Empêchez-nous donc de nous perdre et de nous jeter dans ce qui nous dévore. On ne doit attendre rien moins du poète que la vérité toute nue et tout entière, non pas abstraite et générale, mais concrète et radicale, et telle surtout que s’y trouvent ainsi réévaluées nos raisons de vivre.

Au poète d’établir l’espace où puissent entrer la plainte et la louange : tenir le langage de la valeur et du sentiment.
Au poète d’instaurer la résistance du mètre au chiffre, de la mesure à la spéculation et du rythme de la parole humaine aux bruits de la technique et du négoce.
Au poète de faire montre d’une certaine tenue (autre forme de résistance) dans ce qui existe aussi bien que de ce qui existe : cohésion et cohérence, en définitive, de l’être et du milieu en son parler soutenu.
Au poète de montrer les liens, puisque l’homme à travers l’histoire n’a fait qu’accroître la distance et la séparation. Ce motif constituera le dernier temps de mon développement…

3. Couper / lier


La création poétique a pour fondement la capacité à discerner, établir, multiplier et révéler des rapports. De ces rapports viennent les images. Pierre Reverdy définit ainsi l’aptitude du poète :
Sa faculté majeure est de discerner, dans les choses, des rapports justes mais non évidents qui, dans un rapprochement violent, seront susceptibles de produire, par un accord imprévu, une émotion que le spectacle des choses elles-mêmes serait incapable de nous donner.


Il s’agit donc de produire une émotion seconde, de nature esthétique, issue du rapport lui-même, et dont la force tient aussi bien au renouvellement de la vision qu’à son extension inattendue : voici qu’en ce nouveau phrasé, le réel se montre à la fois plus large et plus serré, plus étendu et plus cohérent. C’est là une manière de réplique à l’usure du temps quotidien : à la monotonie de la répétition, la servitude de la fatalité.

...

Jean-Michel Maulpoix et Cie

René Char (2)

Le poème est l'amour réalisé du désir demeuré désir.

René Char, En trente-trois morceaux et autres poèmes, suivi de Sous ma casquette amarante, Poésie / Gallimard